La Blanche

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Nous y revoilà. Job terminé, candidatures terminées. Il me reste à achever mes examens de fin de semestre, mais comme je me sens un peu en vacances, je me remets à écrire, pour entretenir ma plume et pour mieux m’exprimer.
Je déplore le fait que beaucoup de personnes ne cherchent pas à se renseigner plus et cherchent toujours à enfermer autrui dans des cases, sans chercher à vraiment comprendre l’individu qu’ils ont en face de lui en profondeur.

 Lors de mes premières années passées en Côte d’Ivoire j’ai subi des brimades et à mon retour en France, l’indifférence. Je prends parfois ma double culture comme un handicap plutôt que comme un trésor. Comme j’aimerais parfois me fondre dans la masse ! Mais au final, comme j’ai tort ! Il faut un peu d’êtres marginaux pour justement enrichir notre monde.
En bien des éléments, je suis différente des autres. Je suis née en France, à Villepinte. Ensuite nous avons déménagé à Rouen, avant de revenir en région parisienne. Mais nous vivions au Pecq, commune plutôt bourgeoise.
Je suis éduquée par ma mère. Elle me donne le goût de la littérature. Elle m’achète de nombreux ouvrages et elle m’apprend à lire dès la maternelle. Elle me fait faire aussi de très nombreux jeux éducatifs.
Je suis noire, j’ai vécu en France, mais pas dans une cité. Je fais partie d’une minorité. J’ai encore les photos de classe de maternelle où j’étais la seule noire. Mais je le vivais très bien ! Avais – je même conscience de ma différence ? Pas sûre.
Les premières années de notre vie nous marquent à jamais. Mon accent, mon attitude, mes goûts, ma « différence » me vient de mes premières années passées en France et on ne pourra jamais les effacer. 

Mais ça, tout le monde ne le comprend pas. C’est ridicule de réduire une attitude à une nationalité. Il y a des « blancs » qui ont grandi en Côte d’Ivoire et font tout comme des ivoiriens, et il y a des « noirs » qui ont grandi en France et n’ont pas l’accent, les goûts, les attitudes qu’on attendent d’un « noir ». Et d’ailleurs qu’est-ce donc que faire comme un ivoirien ? Il y a des ivoiriens rats de bibliothèque, qui n’aiment pas danser, sortir, amuser la galerie.
Je me suis donc parfaitement intégrée dans ce milieu bourgeois les premières années de ma vie et était très heureuse. J’avais mes deux meilleures amies avec qui je passais le plus clair de mon temps et j’étais bien ainsi. Paraît – il que j’ai un peu vécu en Côte d’Ivoire, mais je n’en garde aucun souvenir.
Puis en 1998 nous décidons de rentrer rejoindre mon père à Abidjan. Là, c’est le choc. On m’appelle la Blanche, je ne me retrouve pas, je déteste tout ce qu’on me sert comme nourriture locale. En outre je trouve parfois le comportement des gens déplacé. Nous avons beau avoir un confort que nous n’avions pas en France, j’ai vraiment du mal.
On m’inscrit dans le système français, mais je reste quand même La Blanche. Très vite j’essaie de m’intégrer. Mais lorsque je rentre à la maison avec mon nouvel accent, ma mère me réprimande. « Je veux que tu continues de toujours bien t’exprimer ! » m’ordonne – t – elle. Et pour elle, bien s’exprimer équivaut à parler avec un accent franchisé. Le « nouchi », n’en parlons même pas. Pas de ça à la maison ! Je ne sais plus donc vraiment comment parler ni me comporter, d’autant plus que mes parents, eux, prennent l’accent ivoirien lorsqu’ils parlent d’autres ivoiriens.
Mais malgré ça je me fais de nombreux amis. Il faut dire que je suis une petite fille très extravertie et assez autoritaire. Je rassemble autour de moi. J’ai déjà cette fibre de leader. Aux repas de famille, dans les groupes, on n’entend que moi. Je suis invitée à toutes les fêtes d’anniversaire et parfois il me faut choisir pour ne pas vexer mes petits camarades.
Je m’amuse beaucoup mais ce goût pour la lecture, je ne le perds néanmoins jamais.
Au CP, j’apprend à écrire. J’écris alors mes premiers romans, mes premières pièces de théâtre. Ca me vient naturellement.
A l’école primaire j’ai des amis de tous les horizons : ivoriens, français, belges, portugais, allemands. Je suis très heureuse. J’ai finalement trouvé ma place.
Puis les crises politiques ivoiriennes se succèdent. Me voilà entrain de me balader d’école en école, d’arrêter de partir en cours en plein trimestre. Je vois les gens quitter le pays, mais mes parents ont toujours décidé de rester, même lorsque les crises étaient à leur plus haut niveau.
Je ne le vis pas très bien. Je me renferme sur moi-même car je me dis : « à quoi bon s’attacher à des personnes si c’est pour les voir partir du jour au lendemain ? ».
 Car à l’époque des premières crises nous n’avons pas Facebook, Twitter ou Instagram. Un ami qui part, c’est un ami qui tu ne reverras jamais, ou alors des années plus tard. Mais en attendant la douleur, elle est intacte, vive, incessante. Je commence alors à devenir très sensible, très réservée. Mon école a été saccagée et est fermée. Je suis alors inscrite dans une école française sur le papier mais fonctionnant assez comme une école ivoirienne, où je ne trouve pas ma place. Je n’ai pas les mêmes centres d’intérêts, je n’écoute pas les mêmes musiques que les autres et puis ma sensibilité me joue des tours. Les notes sont hyper importantes parce que voyez-vous, les parents se sont battus pour que nous quittions la cité pour Le Pecq, il faut faire mieux qu’eux. Et du coup, lorsque j’ai en dessous de 14 je suis ébranlée, non pas pour énerver la classe, mais par crainte de la réaction à la maison.
A la fin du collège, je suis plus que renfermée. Je n’ai rien d’une « ivoirienne » dans l’inconscient collectif. Je reste enfermée toute la journée pour monter des vidéos sur Youtube, écrire, ou jouer aux jeux vidéos. De fille super extravertie je suis passée à fille super timide. J’ai toujours été un peu timide, c’est pourquoi, lorsque je voyais un groupe je ne saluais que les personnes que je connaissais dans ce groupe. Mais là, la timidité atteint son paroxysme, au point que lorsqu’on m’envoie à la boutique du quartier, je refuse catégoriquement, ce qui provoquera la colère de mon père.
Timidité va avec manque de confiance. Je reprend un peu confiance en fin de collège, puis la reperd au lycée, lorsque je réalise que je me suis mal orientée. En sciences, les notes chutent, je perds confiance. Arrivée à la fac de droit je vis mal la solitude, je perds totalement confiance, je ne deviens que l’ombre de moi-même.
Puis arrive le séjour qui va tout changer. Je passe six mois en Angleterre, je revis, je fais de belles rencontres. Je ne suis toujours pas redevenue la fille qui parlait tellement qu’elle se faisait réprimander par sa mère parce qu’elle avait un peu trop parlé, mais au moins, je suis un peu plus extravertie.
Mais après, je suis encore déçue. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de profiteurs qui m’entourent. Toujours là à demander des services, mais jamais là lorsque tu as besoin d’eux, et jamais là non plus lorsqu’il t’arrivent des choses positives pour se réjouir.
Lorsque je reviens en France après le bac, c’est le coeur rempli d’espoir. Après tout, ces année en Côte d’Ivoire, malgré quelques bémols, je les ai adorées mais je restais toujours la Blanche. Probablement qu’en France je me retrouverais un peu mieux dans mon élément ? Oui, mais non. Le côté individualiste et suffisant en France m’exaspère. Là où j’étais toujours excitée de venir en France pendant les grandes vacances, je ne pense qu’à retourner en Côte d’Ivoire. La première année où je retourne en Côte d’Ivoire je me gave de nourriture ivoirienne, de choses que je n’aurais même pas touchées avant.

On n’apprécie le bonheur que lorsqu’on l’aura perdu, me dira – t – on.
Au final, je dirais que bien qu’étant très attachée à la France, je sais que j’appartiens à la Côte d’Ivoire, c’est ma patrie.
On dit que l’enfer, c’est les autres. Je le confirme. Si ça ne tient qu’à moi, je sais quelle est ma nation. Mais tant qu’il y aura toujours des personnes qui se diront qu’elles savent mieux que moi, ce que je suis, là résidera le réel problème. C’est alors à moi de m’affirmer, de ne pas prêter attention à ce que les gens peuvent penser, et faire comme bon me semble.

Je n’ai pas besoin de changer qui je suis. Je l’ai trop fait par le passé. J’ai aussi bien Angie des Rolling Stones dans ma playlist que des chansons nigérianes. Et alors ?
Au final cette double culture est vraiment une richesse. Sans elle je pense qu’il y a certaines choses qui biaiseraient mon jugement. Le côté français m’apporte une ouverture d’esprit. Mon côté ivoirien m’apporte plus de sagesse, d’élan de solidarité, une épaule sur laquelle me reposer, à savoir la spirtualité. 

Les deux combinés font de moi ce que je suis et pour rien au monde je ne renierai une culture pour une autre.
Le conseil que je pourrais donner à tous ceux qui subissent des sarcasmes où des brimades parce qu’ils ne correspondent pas à l’image que les gens se font d’une personne issue de telle ou telle nationalité, ce serait simplement de sourire et laisser dire. Moi je ne l’ai pas encore tout à fait réussi pour être honnête, mais j’y travaille.


Et aussi aux personnes qui ont du mal à s’intégrer dans un monde où l’on ne s’intéresse qu’aux extravertis, je dirais juste que le plus important n’est pas d’avoir beaucoup d’amis. S’il y a des gens suffisamment ouverts d’esprit pour apprendre à vous connaître au-delà des apparences, qu’ils soient les bienvenus. Et quant aux autres, laissez-les partir.
Bien à vous,
Mamidan

 

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Un commentaire

  1. Je me suis régalée à lire cet article. Ecrit avec tant de maturité, humour, délicatesse et intelligence. Je ne sais pas si à cet âge je me posais ces quesions constructives sur un plan identitaire, mais ma foi beau travail intérieur.
    Bonne continuation
    Poupou

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